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catégorie : tranche de vie
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ADIEU, PERE [traduit par ANATHEMEPHENIX, lu et approuvé par Edgar; Bonjour Les Amis. Je reviens]
Topeka, KANSAS, Janvier-Mars 2008 :


Je me suis éveillé chaque jour à la lumière d'un matin vif et bleu : matins de l'Est du Kansas, au cœur même de l'hiver.
De la fenêtre de la chambre, au sixième étage de l'hôpital où j'ai passé ces sept dernières nuits, je regarde les arpents de bois brun que la saison a rendus nus et désolés. Dans quatre mois ils auront retrouvé leur verdeur et éclateront à nouveau du chant des alouettes et des engoulevents de Virginie, des rouges-gorges et des geais bleus -lorsque leur chant ne sera pas couvert par le raffût intermittent des tondeuses à gazon...
Pas un nuage au ciel depuis une semaine, hormis quelques bouffées de cumulus qui passent ici et là mais n'obstruent jamais l'irréductible soleil qui donne à la région une sorte d'infatigable optimisme -ou naïveté: on ne saurait dire quel terme serait le plus approprié.

Le 2 Janvier, au milieu de la nuit, je recevais à Paris un appel de ma soeur. Mon père venait d'être transporté d'urgence à l'hôpital. "Pour l'instant nous ne savons pas ce qu'il a", avait-elle dit, ajoutant: "Il est très faible; il a le ventre couvert d'ecchymoses et gonflé comme un ballon de baudruche. Son état est sérieux". Une atteinte du même genre s'était déjà produite un peu plus d'un an auparavant, mais il s'était remis miraculeusement après que les médecins l'aient jugé perdu. Au moment où je prenais mon billet et quittais Paris, j'apprenais que son foie avait cessé de fonctionner. Cette fois, il ne survivrait pas. Mais les médecins ne pouvaient présager combien de temps il tiendrait. Je me demandais s'il serait encore là quand j'arriverais. Aurais-je dû lui dire quelque chose que je ne lui avais pas dit, début novembre, la dernière fois que nous nous sommes
vus ? Un ami m'avait demandé alors: "Lui as-tu dit Adieu ?" Non, l'idée ne m'avait pas même effleuré.

Ainsi il avait survécu à mon dernier voyage, deux mois plus tôt; mais maintenant l'adieu serait inévitable…

Quels seraient ses sujets d'inquiétude, de conversation, ses désirs et volontés dernières en ces circonstances singulières et douloureuses, il semblait impossible de le prédire : les chants qu'il voudrait qu'on chante à ses obsèques; le type de cercueil; les inquiétudes financières concernant ma mère, les conflits avec elle au sujet du lieu d'inhumation; et puis surtout, symbole d'un obscur, d'un humain désir d'immortalité, quels biens seraient à transmettre rituellement à ses enfants, puis à des petits-enfants inexistants qu'il voudrait voir apparaître là comme par enchantement.

Pour la musique à ses funérailles, son choix n'était pas vraiment arrêté; en revanche, il savait parfaitement quelles vilaines voix et quelles personnalités/sommités locales il ne voulait pas voir chanter là (en prévision de leurs bonnes volontés spontanées…).
Je me souvins qu'il insistait pour m'emmener avec lui, lorsque j'étais enfant, chaque fois qu'il proposait ses services aux maisons de retraite, chantant pour les résidents tandis qu'un ami l'accompagnait au piano. Je ne saisissais pas pourquoi il faisait cela. Cela me semblait si ennuyeux, tous ces vieux bonhommes radotant, à moitié endormis, à qui il destinait son étrange roucoulement. Et puis les titres et les paroles des chansons n'avaient alors aucune signification pour moi. Je comprends maintenant qu'ils évoquaient tous ce qu'il aspirait à être mais n'était pas, ou ne pouvait être : quelqu'un qui prît plaisir à la vie autant qu'il la redoutait; quand il avait bien conscience de passer à côté… Je me rappelle encore leurs paroles. L'un d'eux avait un refrain qui donnait quelque chose comme ça :
" Prends du bon temps [« Enjoy Yourself ! »] prends du bon temps, il est plus tard que tu ne penses,
Prends du bon temps, prends du bon temps, la vie passe en un clin d'œil,
Prends du bon temps, prends du bon temps, tant que tu as la santé,
Prends du bon temps, prends du bon temps, il est plus tard que tu ne penses. "

Un autre, je le découvris plus tard, était de Bob Dylan (que mon père ne connaissait ni n'appréciait vraiment, mais dont il apprit à aimer la musique à travers des reprises qu'en faisaient des chanteurs plus "convenables" ). C'était : "Pages tournées" (1), qui avait pour refrain : "Ah, mais j'étais tellement plus vieux, alors, je suis bien plus jeune que ça, à présent ".
Le temps passe vite, le poète en est pleinement conscient et voudrait vivre sans réserve: "Carpe diem"… (2); mais le simple fait qu'il le chante semble suggérer la prescience d'une impuissance, une brèche dans ses certitudes de pouvoir jamais vivre cet idéal... (3)

Mon inclination pour la littérature et les films morbides édifiants, Tolstoï, Hemingway, Annie Ernaux, Kurosawa… s'est accrue, ces derniers temps. Les deux grandes méditations d'Ernaux sur la mort de son père -"La Place", et de sa mère -"Une Femme", me hantent, m'émeuvent bien davantage qu'il y a quinze ans, lorsque je les ai lues pour la première fois durant une année "à l'étranger" dans une Fac des Lettres en… France…

Je songe à l'absurdité de négocier des choix de cercueil et des testaments dans un moment d'extrême chagrin et de séparation…
"Ikiru", de Kurosawa, m'obsède particulièrement : un homme passé à côté de la vie apprend qu'il va mourir et change totalement d'existence. Il avait vécu d'une manière austère, machinale, n'ayant d'autre passion que son travail routinier, ce fonctionnaire d'Ikiru. Il vire soudain à l'extrême inverse, buvant, dansant, philosophant, généreux et jovial avec tout le monde. Ses collègues et voisins ne saisissent pas le changement et spéculent sur ses causes : s'agirait-il d'une conversion religieuse ? Oh, il a enfin trouvé l'amour ? Peut-être lui a-t-on annoncé une maladie mortelle ? Ou alors il devient fou ? Non, son médecin a prononcé sa condamnation à mort et ironiquement, commence alors pour lui une existence moins encombrée de conformismes.

Mais pour mon père il n'y aura ni boisson ni chanson, juste nombre d'aveux, d'excuses et de souvenirs: le poids d'une vie.

Les thèmes du temps, du départ, revinrent comme des leitmotiv au travers des récits qui témoignaient que cet homme-là avait en effet vécu et pas uniquement occupé un espace… Il glissait de la conscience à l'inconscience, plus conscient au début, bien sûr, qu'à la fin; des périodes de lucidité suivies de longues plages de sommeil, d'imperceptibles dérives brouillées de marmottements, les yeux clos, ponctuées de rares moments où les propos, les résolutions étaient formulés clairement, les yeux ouverts, avec une grande difficulté : "Mon grand-père offrit à mon père… une montre gousset en or, alors qu'il avait vingt-et-un ans. Elle est dans le coffre-fort. J'aimerais en faire cadeau à l'un de vous, afin qu'il la transmette au fils aîné qui portera le nom de la famille", dit-il simplement, avec ce résidu de siècles de culture et d'idéologie patriarchales qui pesait comme un abcès/une tumeur sur chaque mot.
Mon jeune frère et sa femme ne peuvent avoir d'enfants. Selon les critères paternels, ma soeur ne sera pas en mesure d'avoir un "héritier" digne de la montre gousset de son grand-père. Pour ce qui est de moi, bien que je caresse l'idée d'avoir des enfants depuis quelques années, j'aspire en priorité à une relation solide, dans laquelle il est possible qu'ils n'aient jamais leur place. Il est parfois difficile de respecter ceux que nous aimons et de composer avec leurs désirs… Tout ce que je trouvai à lui dire fut: "Qui sait… ? Il se peut qu'il y ait un petit-fils pour la montre un jour…". Si l'espoir aide à "vivre", on ne peut en dédaigner la moindre lueur, si elle doit réconforter celui qui avance, dans l'incertitude, à travers le sombre labyrinthe conduisant tout droit au précipice de la mort. Le Temps et l'Etre: leur conflit, leur étreinte.

La relation perturbée qu'entretenait mon père avec le temps, et son désir floué de profiter de l'existence, me deviendraient plus limpides au fil de cette semaine, m'imposant d'examiner impitoyablement ma propre manière d'appréhender les choses, mes propres espoirs et désirs face au mystère de vivre…

A suivre

(1) Bob Dylan, Ecrits et Dessins, Seghers (Ed. bilingue ; trad. Robert Louis et Didier Pemerle, p. 189.)
Et: http://www.bobdylan-fr.com/trad/mybackpages.html
http://fr.youtube.com/watch?v=4bUch5dveX0
http://fr.youtube.com/watch?v=4bUch5dveX0&feature=RecentlyWatched&page=1&t=t&f=b

(2) Horace (65 av.JC/08 ap.) : "Carpe diem quam minimum credula postero" : "Cueille le jour présent, en te fiant le moins possible au lendemain". http://fr.wikipedia.org/wiki/Carpe_diem

(3) Ce poème est l'un des plus "visionnaires" –ou selon terminologie rimbaldienne, des plus "voyants", de Dylan. A... vingt-trois ans, il fait déjà le point; lancé sur sa voie comme une "pierre qui roule", il raille, brûle avec la causticité qu'on lui connaît, ses propres visions et aspirations passées, ses tentations manichéennes, ses "confusions" et contradictions; les formations -"déformations", l'emprise, dont il est difficile voire impossible (passage au présent) de se défaire, des "maîtres à penser" -professeurs, évangélistes-, des préjugés, des fantasmes formatés venus du fond des siècles : "Ah, mais j'étais alors tellement plus vieux.."
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Voici les 52 dernières réactions à ce commentaire
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Rédacteur
Tu as l'art de mettre en lumière ce qu'il y a d'universel dans ton vécu personnel, je te l'ai déjà dit, et c'est à mon sens ce qui distingue précisément la littérature d'un témoignage expiatoire.

Bon, quand tu te seras décidé à écrire pour de bon, faudra que tu changes de pseudo
 03/08/08 à 17h50
euhreka
Contente et émue de te relire...
I'm coming back at home at the end of July...
 19/07/08 à 11h29
J espère que tu vas bien
je trouve ce que tu as écrit vraiment très émouvant, très beau
 19/07/08 à 09h20
 18/07/08 à 21h46
ça me faisait plaisir de te revoir parmi nous
je me souviens d'un com que tu nous avais envoyé de là-bas il y a quelques mois...
je passe juste là, je n'ai pas encore lu ton commentaire, je le ferai bientôt
bisouilles comme dit Chamane
c'est encore mieux quand un coeur en parle avec raison, comme tu viens de le faire.
(si tu pouvais publier *aussi* le texte en version anglaise, ce serait chouette.)

(a family, what's in a family? how do you name a host turned ghost?)
Ton évocation de l'hiver au Kansas, Jayhawker, me rappelle des hivers américains que j'ai vécus: j'aurais aimé la lire, cette évocation, dans l'original ou dans un français qui ne rivalise pas avec le style de Maurice Druon et de certains de ses confrères de l'Académie française, repaire de dictionnaires ambulants qui ne savent pas lier les mots entre eux avec grâce.

Ma seconde réflexion porte sur l'idéalisation du père, compréhensible en ce qui est encore une période de deuil, telle que tu l'évoques ici. Viendra le temps où tu voudras t'affronter, je l'espère, aux conséquences sur ta propre existence de l'être au monde de ce père au "désir floué" qui "redoutait" la vie et qui entretenait une "relation perturbée... avec le temps": quoi de plus perturbant pour un fils? Une semaine ne peut avoir suffi pour remettre en cause cette filiation à double tranchant: l'apitoiement sur soi marque encore trop ce texte pour que la prise de conscience ait eu lieu totalement.

Je te souhaite bon courage et beaucoup de lucidité, et je réitère ma question: comment va ta mère? Et ta soeur? Autres paramètres à ne pas négliger, surtout.
 18/07/08 à 14h19
l'espoir est le devoir du sentiment, F pessoa
Adieu père, bonjour J !
 18/07/08 à 12h21
Heureuse de te relire ici...
Heureuse, c'est le premier adjectif qui me vient sous les doigts, ensuite viennent l'affliction et la tristesse. Je ne m'accorde pas le droit d'être triste pour toi car cette souffrance est tienne, ce deuil t'appartient ainsi que tous ces mois que tu prends pour l'apprivoiser.
Du courage, tu en as. Ces mots le prouve. Je te souhaite d'en avoir toujours. Et de trouver une source inépuisable qui puisse te fournir le courage en développement durable.
Des bises.
Pardon pour ma lourde légereté / ma légère gravité.
 18/07/08 à 12h07
Comment je prendrais la chose, moi ? Bise, bien sûr Edgar...;
mon père a fait une rupture d'anévrisme 3 semaines après la visite programmée que nous avions programmé. Nous ne nous étions pas vu depuis plusieurs années. Voyage annulé pour le boulot.
Je suis partie le voir pendant que son seul souffle de vie était retenu par des machines. Inhumain. Lui dire je t'aime pour le faire revenir à la vie ou pour qu'il parte en paix était ma priorité... M'a-t-il seulement entendu
La vie peut se montrer monstrueuse et sans appel...
Ma naïveté m'a laissé croire un instant qu'il était toujours possible d'effacer le grand silence qui nous avait séparé si longtemps...
On n'oublie rien... On tente de se pardonner les incompréhensions de la vie
 18/07/08 à 07h56
pas compris le message ???
solidifiant.


Le mien est mort il y a quelques années.

Chaque jour je m'émeut de tout ce qu'il n'a pas construit, de tout ce qu'il a détruit.

Folie du jeu, folie du je.
 18/07/08 à 01h12
j'attends la suite avec impatience ! J'espère qu'elle exocisera un peu ton chagrin .

En tout cas ici , tu sais que tu as des amis !
Biz . ( ex vidépleins )
 17/07/08 à 22h09

Looloo Marlene… Danke
 17/07/08 à 22h02
 17/07/08 à 21h59
ma chère (rhalàlà, les filles entre elles...)
pas de blagues de blondes ou je sors ma kalashnikova.
 17/07/08 à 21h53

chuis pas chez moi, là. Et puis ne me parle plus, steuplé, sinon je vais finir par me faire virer du harem...

mais rassure-toi, certains aiment ça ! Ah, la, la, ces hommes
 17/07/08 à 21h48
reviens en bleu, stp, j'ai le blues
ces cheveux trop frisottés, ces fanfreluches, ces rubans roses: tu en fais des tonnes, ma chère.
 17/07/08 à 21h39

stare2 m'a reconnue malgré mon déguisement
 17/07/08 à 21h36
. Je cherche une troisième version de Falling In Love Again rien que pour toi.
 17/07/08 à 21h35
anagramme
Belle traduction.
Merci

"bonjour a toutes!" is more likely
 17/07/08 à 21h18
aussi est mort
 17/07/08 à 21h09
je lirai avec émotion la suite quelle qu'en fût la déchirure, je replonge avec beaucoup de stupéfaction...Quel sentiment étrange. Curieusement cela me fait un bien énorme de retrouver des mots d'autrui sur des heures vécues en solitaire. Un père qui s'échappe et les pensées qui vous submergent, déroutantes et "déroutées" par ce face à face lors d' une issue inéluctable.*****
 17/07/08 à 19h51
 17/07/08 à 19h39
Ed est de retour.
 17/07/08 à 18h03
Il vide le lecteur de sa substance. J'ai dû me réfugier dans les vagues de Virginia Woolf pour échapper à son scalpel. Mais ça marche, il suffit de se laisser porter par la langue de l'Anglaise.
 17/07/08 à 18h00
it's good to see you here. Take care xxx
 17/07/08 à 17h53
(putain de ricain)
 17/07/08 à 17h49
si la Rolex de S... vient de son père, et avant son grand père (et ainsi de suite), elle est plus vraiment bling bling. Pas assez bien pour lui.
 17/07/08 à 17h45
S a surtout une mère, c'est sa talonnette d'Achille.
 17/07/08 à 17h44
de S.... il la tiens de son père vous pensez ?

je sors
On est là Edgar, on est tous à tes cotés.
 17/07/08 à 17h42
je n'avais ni le temps ni la morale depuis ce dernier temps pour publier. Je suis content d'y revenir parmis vous.
biz,
Edgar
 17/07/08 à 17h39
n'a rien à voir avec le texte d'Edgar !!!
(jusque que le temps d'écrire j'étais plus deuze)

donc je précise donc : j'aime ce texte, je le relis, et même je mets *****
 17/07/08 à 17h36
sur Dylan: elle est superbe.

Comment va ta mère? Et ta soeur?

http://fr.youtube.com/watch?v=wJM5K51peVw
triste.


Hello Edgar !
de père en fils (ceux qui portent le nom), tout une tradition, dans toutes les civilisations ! (qui connaissent l'horlogerie !)
 17/07/08 à 17h29
 17/07/08 à 17h29
mais j'ai lu !
puis je vais relire

(et rien à rajouter)
je dois partir, je lis au retour ! à plus !
 17/07/08 à 17h27
maintenant, je lis.