Technikart

la rencontre par affinités culturelles

  1. Rencontre des femmes et des hommes qui partagent vos passions.
  2. Créez vos listes d'oeuvres et d'artistes préférés
    parmi + de 2 millions de références.
  3. Partagez vos goûts, émotions, réactions en cinéma, musique, lecture, médias.
Sous les arbres
 Sous les arbres
rediger un nouveau commentaire sur Vies minuscules
catégorie : tranche de vie
corps du commentaire en taille petitecorps du commentaire en taille moyennecorps du commentaire en taille grandeimprimer ce commentaireenvoyer ce commentaire à un ami



Quand Balsum rentra chez lui ce soir-là, il se mit au lit sans dîner et avant de s'endormir, il revit trois choses : les feuillages - une ventrée de lumière et de branches sur des millions de clichés translucides étalés sans ordre - les voix humaines, fuyantes, aléatoires, comme un banc de poisson, et puis le furet exhibé en face du château, ses yeux rouges et tristes et son rictus de bête : « C'est pas moi! ».

Le jour suivant, les gens arrivèrent en même temps que lui au parc : des familles, même en semaine, en groupes serrés, sous les arbres, nombreux, comme l'été, dans les aires de repos de l’autoroute. Des gens sans relief, sans accent ni gestes particuliers, les mêmes que dans la ville, pas plus assignables à aucune place sur la terre, à aucune histoire colorée que dans le métro : des passants à l'arrêt.
Peut-être Balsum se rappellerait-il ce père de famille harassé de progéniture et hilare, sur le dos, entre sa mère et sa femme - et puis cette jeune fille à la fontaine, l’eau sur son visage étroit et régulier, ses chevilles, ses genoux disgracieux qui lui faisaient une autre beauté. Mais à part ça, rien : des innocents, sous les arbres.

Balsum passa la journée à regarder les feuillages de dessous. Il essayait de comprendre ce qu'il voyait : comment les troncs, distincts au sol, se noyaient en se rejoignant dans la matière de la voûte immense, comment chacun se perdait dans la chair vivante et enflée des branches, des feuilles, à dix mètres du sol, sans que le regard puisse en suivre la ligne que vaguement, et que toute investigation condamnait à l'éclatement, en une multiplicité de mondes solidaires ou indifférents, roulant dans la lumière et dans le vent.
Des images ou simplement leur idée superposaient leurs alvéoles dans l'esprit de Balsum: ogives, vitraux, rascasse. Il pensa à la rougeur de sa femme, à son ventre, aux autres mondes, à la pluie.
Les branches se dessinaient dans l'indépendance de leur orientation singulière, les feuilles flambant, libres, un peu plus haut.
Il se rappela comment on vide une rascasse: la peau blanche, assez épaisse et finement guillochée incisée de l'anus à la tête, le pouce à la traîne drainant l'estomac et les boyaux aux couleurs douces, les pavillons à écarter avec prudence, les ouïes hérissées, rondes et vives comme des rognons cillés.
Il se souvint des pages illustrées d'un livre d'enfant trouvé dans un des tiroirs de la commode, dans le petit meublé qu'il habitait : un ours brun en maillot rayé rouge et blanc, un cerceau à la main – cercle – un boa vert tacheté de noir, enroulé sur lui-même, un sourire aux lèvres et un chapeau rond, ridiculement petit, sur la tête – spirale.
Il se souvint d'une prison, en Catalogne, des motifs géométriques exposés dans un mouvement circulaire sans fin à la rétine sans paupière, d'avoir été lui-même l'axe de cette rotation et de combien de galaxies silencieuses?
Lorsque l'ombre commença à gagner les cimes et que la nuit descendit sur lui, Balsum se leva et rentra chez lui, comme un automate.

Ce n'est que cinq jours après qu'il décida de retourner à Vincennes.

Il avait passé son temps dans sa chambre à sentir la fatigue douloureuse de ses os, à échafauder des projets à très court terme : descendre le gros sac poubelle, celui des livres, déplacer le petit meuble jaune de la cuisine pour nettoyer la tache de l'autre soir, du concentré de tomate noirci, nettoyer les vitres de la cabine de douche de cette moisissure grasse et tenace qui lui faisait honte sans qu'il en eût vraiment conscience. Il y avait aussi le linge de l'hiver, sale, remisé sous le lit ; ce serait pour la semaine suivante, en même temps que les courses à la superette du haut de la rue. Mais chacun de ses gestes s'était arrêté, à peine esquissé. Une sorte de torpeur l'avait saisi emportant l'ombre du moindre remords ménager.

Il rêvait du langage des arbres, du chiffre mystérieux de ce monde ondoyant, de cette jeune fille remarquée parmi les corps oisifs. Peu à peu il perdait conscience des images, des noms, des formules, qui roulaient, chacun sur son axe propre, dans son esprit : le réel bourgeonnait en couleur et silence, les idées se frayaient une route invisible dans le tissus sensible de la mémoire.
De temps en temps, le soir ou le matin, il allait s'asseoir sur la chaise de la cuisine et mangeait quelques cuillerées de gros haricots à la tomate et au lard, avec une feuille de laurier, toujours le même plat et un peu d'eau.

Et puis le cinquième jour, sans savoir pourquoi, il se trouva en marche vers le parc : il arpenta le sous-bois, fouilla l'herbe pauvre, son odeur aigre, d'un pied distrait et insistant, se heurta à la banalité du lieu et à la nullité de la réponse et partit au moment où l'orchestre du café-restaurant entonnait un jazz académique.
Au moment où il passait les deux kiosques de l'entrée, un jeune garçon poussa sa petite sœur, deux couettes enroulées en macarons sur la tête et le dos nu dans un lainage pervenche ; elle se mit à pleurer quand son ventre heurta la terre avec un bruit sourd. Son frère aussitôt tourna vers sa mère un regard épris d'innocence, comme une femme que son mari accuse et qui n'a rien fait.
Balsum s'éloigna en longeant le château sans un regard pour les six furets peut-être encore là, dans leurs soies crissantes. Le soir, chez lui, il ne revit que cette pelouse et les furets posés, comme autant de licornes.

Le lendemain, il vit clair: peut-être crut-il que son idée, si parfaitement hasardeuse, se frayerait un chemin dans la matière tiède du corps poli, comme un rasoir, se heurterait à un monde de branches, de futaies, de lumière? Peut-être douta-t-il vaguement de la retrouver?

Le soir tomba comme en septembre, bleu et humide. L’enfant du premier étage, au moment où il rentrait dans la cage d'escalier croisa Balsum qui descendait, et pensa qu'il avait voulu sourire, d'abord, mais il butta sur le regard gris, évidé, emporté de mélancolie, et fut pris de gravité.
réactions : 27
lectures : 715
votes : 8
Voici les 27 dernières réactions à ce commentaire
 Date
Titre (cliquez pour lire)
Rédacteur
Bah, la bière moi non plus...Pas trop...Et lire des coms, ben vi, ça m'arrive un peu trop, même !
Mais c'est pas tout.
J'aime pas la bière ni le whisky.
J'aime passer mon temps à lire des comm.
 22/05/08 à 13h13
 17/05/08 à 20h49
Dis, tu ne serais pas un peu fée, toi qui sais être là toujours au bon moment?
 17/05/08 à 20h40
mais je me tais pas !

^^^^^
(Et merci aux voteurs muets, aussi!)
 15/05/08 à 17h22
Un texte, c'est de la sève. Je n'en ponds pas en série. Tout commentaire et signe d'amitié m'est précieux, surtout en ce moment.
Arbres plus beaux ( et moins équivoques...) que des cathédrales ou des temples,etc.

@@@@@
Merci tous trois ! (Syvie Germain je ne connais pas...A voir, donc ! Et oui, Tigrou, les arbres sont toujours aussi mystérieux et organiques, là-bas, me fascinent toujours...)
 15/05/08 à 00h20
C'est minéral, on se sent comme enveloppé dans une espèce de torpeur
Cela me fait penser à Sylvie Germain (l'enfant méduse)...Association d'idée.
En bref, Merci
 14/05/08 à 20h32
Venant de toi ...
 14/05/08 à 20h29
... cette impression de lire et de fermer les yeux en même temps



belles lignes kaléidoscopiques
 14/05/08 à 20h07
Mon copain de l'époque m'avait commandé une nouvelle pour un festival de récits étranges, policiers etc...Je n'ai jamais pensé donner suite à l'histoire de Balsum (peut-être raconter sa vie "antérieure") mais ce que je voulais, c'est écrire une série de nouvelles qui aient pour point commun, ce lieu. Tout aurait eu pour origine ces arbres d'une façon ou d'une autre...Et pis, j'ai laissé tombé ! oualà !
C'est beau, c'est poétique, c'est quand la suite ?
revendre ses livres, il les jette !
Tu me dirais sous les couvertures, je comprendrais...
il y a donc au moins un sac pour les livres. j'ai pas rêvé, hein...

 14/05/08 à 19h44
incorrigible
C'est là qu'il les lit, pour avoir la paix
 14/05/08 à 19h44
PaulTergeist
ah berk celui-là il m'a toujours dégoûté je sais pas pourquoi. Aghhh "ventrée".. "on va s'en mettre une bonne ventrée"... ah après ça je peux plus lire... pitié pas "ventrée" !
^^
Corps de roi, c'est du très très bon...
quelle horreur !
je le mets en dessus de pile.