Il faisait encore chaud pour un début d’automne. Assise sur la margelle du vieux puits, calée contre la pierre fraîche, je me laissai bercer par le doux bruissement des tilleuls, comme une mélodie familière qui apaise et rassure. A l'horizon, l'or des champs de blé commençait à se cuivrer, prêt à accueillir l'incendie d'un crépuscule imminent. Derrière les fenêtres des maisons bordant la place, quelques silhouettes enfiévrées se découpaient à la lueur des fourneaux…L’air se chargeait peu à peu d’effluves de soupes campagnardes …
Je sentis soudain une main tapoter mon épaule.
- Puis-je m'asseoir à vos côtés, mademoiselle ?
- Bien sûr, je vous en prie…
- Merci. Il fait bien doux ce soir. La pierre de ce vieux puits dégage une fraîcheur extraordinaire, n'est-ce pas ?
- Euh… oui… ça fait du bien ! Mais vous voulez peut-être vous asseoir de ce côté, les pierres sont plus plates ?
[La pauvre, elle est vraiment pas épaisse. Avec son immense robe en nylon, on dirait un piquet sous une tente…]
- C'est vrai, la margelle n'est pas très confortable pour quelqu'un de mon âge, avec ses pavés tout cabossés, mais j'y suis habituée. Parfois, j'emporte avec moi un petit coussin, mais ce soir je ne resterai pas longtemps : mon mari surveille la cuisson du lapin et il m'appellera dès que ce sera prêt.
[Lapin… lapin… boum ! coup de bâton sec sur la nuque, quelques soubresauts…
Avec son canif, pépé fait sauter l'oeil…et le sang coule, coule…]
- Vous habitez donc tout près ?
- Oui, j'habite la maison d'angle juste en face. Voyez-vous, j'aime venir m'asseoir ici l'été, à la tombée de la nuit. J'observe les fenêtres de chaque maison autour de la place, je regarde les voisins s'agiter dans leur cuisine ou bien s'installer à table pour l'apéritif.
[Elle est mignonne la mémé… elle a la perruque un peu de traviole, mais ça fait rien, y a plein de vie dans ces prunelles-là, y a plein de vie…]
…Vous savez, parfois-même, je perçois quelques bribes de conversation ici et là, les soirs où le vent souffle fort.
-… Non, vraiment ?
- Si, si, je vous assure ! Et vous ? Venez-vous souvent ici ?
[J'suis tombée sur une mémé KGB ! Sûr qu'elle va rapporter les petits secrets de la famille x à la famille y et ainsi de suite…]
- Non, c'est la première fois, mais ça me plaît beaucoup, surtout ici, en ville haute.
[Merde, qu'est-ce que j'ai mal au cou… Mais qu'est-ce que j'ai à secouer la tête comme zébulon ?]
- Ah, c'est la première fois ? Vous êtes séduite par la ville haute, cela ne m'étonne pas. Elle a gardé un tel cachet ! On voit d'ailleurs défiler un nombre incalculable de visiteurs par ici, surtout les week-ends. Tenez, voilà encore un car entier de touristes ! Ils vont sûrement dîner chez les Lagrange, l'auberge derrière la rue des 4 pignons…
[Quelques mouvements de bascule, avant, arrière, c'est bon pour les cervicales…]
… Ah ? Vous la connaissez ? Eh bien, je peux vous dire qu'ils ont une sacrée veine ces Lagrange. Il y a 30 ans, ce n'était rien qu'un petit restaurant bien modeste. Lui, il oeuvrait en cuisine et elle, elle servait en salle. Maintenant, ils ont une ribambelle d'employés et ils se contentent de passer parfois de table en table saluer les clients.
[Ca alors, elle a cru que je connaissais ce resto !… J'vais lui dire que j'y suis jamais allée, que je faisais juste de l'exercice pour assouplir le cou… Bof, non… après tout…]
…Ils ont bien choisi leur affaire ! Aujourd'hui, ils sont les seuls à avoir un tel emplacement. Quand je pense que ça aurait pu nous arriver. Oui, autrefois ma petite fille nous disait que, quand elle serait grande, elle ferait de notre maison un hôtel-restaurant. C'est vrai qu'elle est encore mieux située que l'auberge des Lagrange, juste en bordure de place. Elle nous avait décrit la façon dont elle ré-aménagerait la salle à manger et la cuisine, elle prévoyait de tout rénover et elle voulait aussi transformer notre petit bout de jardin en terrasse d'été !
« Thérèse ! »
… Oh, mon mari m'appelle déjà…
[Thérèse, Thérèse, celle qui rit quand… Oh non, pas déjà…]
…Enfin… elle n'a rien fait de tout cela. Ce n'était que des rêves d'enfant, je suppose... Elle avait pourtant un tel enthousiasme quand elle en parlait. Je revois encore ses petits yeux briller comme des pépites ! Et elle était vraiment faite pour le commerce, vous savez, elle avait un de ces bagouts ! Je me souviens qu'elle passait des après-midis entiers au fond du jardin à jouer à la marchande. Elle se fabriquait un véritable petit étalage, elle empilait soigneusement des haricots verts et des pommes de terre sur des tréteaux de fortune, les petits graviers de notre allée faisaient office de monnaie. Elle avait même déniché dans notre grenier une vieille balance dont nous ignorions l'existence !
[Le marché, les légumes enveloppés dans un vieux journal, le tablier, les sabots, le lapin...]
… C'était alors des conversations animées avec des clients imaginaires ; elle pesait et re-pesait, refusait de baisser ses prix prétextant que ses légumes poussaient sur des terres exceptionnelles... Elle savait défendre sa cause ! Elle aurait même pu être avocate !
[...Où est-ce que j'ai bien pu mettre mon mouchoir…toujours le même bordel dans ce sac…]
… Enfin, que voulez-vous… Mais je vois que je vous ennuie avec mes histoires de vieille femme.
- Oh non, pas du tout !
- Non ? Vous êtes gentille, mademoiselle… Vous êtes bien gentille…
“Oui, Lucien, j'arrive !".
[Merde, ce coup-ci elle va partir ma mémé, je voudrais bien qu'elle reste, j'voudrais bien encore des histoires…]
… Je dois partir maintenant, mon mari va s'impatienter. J'ai été ravie de faire votre connaissance. Peut-être nous reverrons-nous une autre fois, qui sait ? Je m'appelle Thérèse. Et vous ?
Un frisson de glace me réveilla brusquement ; je sentis mon dos raidi contre la paroi du puits. Je relevai mon col. La nuit avait recouvert la petite place déserte, quelques feuilles mortes se laissaient glisser sur les vieux pavés, un parfum familier flottait dans l'air. Un brouillard humide envahît mon regard.
Je sentis soudain une main tapoter mon épaule.
- Puis-je m'asseoir à vos côtés, mademoiselle ?
- Bien sûr, je vous en prie…
- Merci. Il fait bien doux ce soir. La pierre de ce vieux puits dégage une fraîcheur extraordinaire, n'est-ce pas ?
- Euh… oui… ça fait du bien ! Mais vous voulez peut-être vous asseoir de ce côté, les pierres sont plus plates ?
[La pauvre, elle est vraiment pas épaisse. Avec son immense robe en nylon, on dirait un piquet sous une tente…]
- C'est vrai, la margelle n'est pas très confortable pour quelqu'un de mon âge, avec ses pavés tout cabossés, mais j'y suis habituée. Parfois, j'emporte avec moi un petit coussin, mais ce soir je ne resterai pas longtemps : mon mari surveille la cuisson du lapin et il m'appellera dès que ce sera prêt.
[Lapin… lapin… boum ! coup de bâton sec sur la nuque, quelques soubresauts…
Avec son canif, pépé fait sauter l'oeil…et le sang coule, coule…]
- Vous habitez donc tout près ?
- Oui, j'habite la maison d'angle juste en face. Voyez-vous, j'aime venir m'asseoir ici l'été, à la tombée de la nuit. J'observe les fenêtres de chaque maison autour de la place, je regarde les voisins s'agiter dans leur cuisine ou bien s'installer à table pour l'apéritif.
[Elle est mignonne la mémé… elle a la perruque un peu de traviole, mais ça fait rien, y a plein de vie dans ces prunelles-là, y a plein de vie…]
…Vous savez, parfois-même, je perçois quelques bribes de conversation ici et là, les soirs où le vent souffle fort.
-… Non, vraiment ?
- Si, si, je vous assure ! Et vous ? Venez-vous souvent ici ?
[J'suis tombée sur une mémé KGB ! Sûr qu'elle va rapporter les petits secrets de la famille x à la famille y et ainsi de suite…]
- Non, c'est la première fois, mais ça me plaît beaucoup, surtout ici, en ville haute.
[Merde, qu'est-ce que j'ai mal au cou… Mais qu'est-ce que j'ai à secouer la tête comme zébulon ?]
- Ah, c'est la première fois ? Vous êtes séduite par la ville haute, cela ne m'étonne pas. Elle a gardé un tel cachet ! On voit d'ailleurs défiler un nombre incalculable de visiteurs par ici, surtout les week-ends. Tenez, voilà encore un car entier de touristes ! Ils vont sûrement dîner chez les Lagrange, l'auberge derrière la rue des 4 pignons…
[Quelques mouvements de bascule, avant, arrière, c'est bon pour les cervicales…]
… Ah ? Vous la connaissez ? Eh bien, je peux vous dire qu'ils ont une sacrée veine ces Lagrange. Il y a 30 ans, ce n'était rien qu'un petit restaurant bien modeste. Lui, il oeuvrait en cuisine et elle, elle servait en salle. Maintenant, ils ont une ribambelle d'employés et ils se contentent de passer parfois de table en table saluer les clients.
[Ca alors, elle a cru que je connaissais ce resto !… J'vais lui dire que j'y suis jamais allée, que je faisais juste de l'exercice pour assouplir le cou… Bof, non… après tout…]
…Ils ont bien choisi leur affaire ! Aujourd'hui, ils sont les seuls à avoir un tel emplacement. Quand je pense que ça aurait pu nous arriver. Oui, autrefois ma petite fille nous disait que, quand elle serait grande, elle ferait de notre maison un hôtel-restaurant. C'est vrai qu'elle est encore mieux située que l'auberge des Lagrange, juste en bordure de place. Elle nous avait décrit la façon dont elle ré-aménagerait la salle à manger et la cuisine, elle prévoyait de tout rénover et elle voulait aussi transformer notre petit bout de jardin en terrasse d'été !
« Thérèse ! »
… Oh, mon mari m'appelle déjà…
[Thérèse, Thérèse, celle qui rit quand… Oh non, pas déjà…]
…Enfin… elle n'a rien fait de tout cela. Ce n'était que des rêves d'enfant, je suppose... Elle avait pourtant un tel enthousiasme quand elle en parlait. Je revois encore ses petits yeux briller comme des pépites ! Et elle était vraiment faite pour le commerce, vous savez, elle avait un de ces bagouts ! Je me souviens qu'elle passait des après-midis entiers au fond du jardin à jouer à la marchande. Elle se fabriquait un véritable petit étalage, elle empilait soigneusement des haricots verts et des pommes de terre sur des tréteaux de fortune, les petits graviers de notre allée faisaient office de monnaie. Elle avait même déniché dans notre grenier une vieille balance dont nous ignorions l'existence !
[Le marché, les légumes enveloppés dans un vieux journal, le tablier, les sabots, le lapin...]
… C'était alors des conversations animées avec des clients imaginaires ; elle pesait et re-pesait, refusait de baisser ses prix prétextant que ses légumes poussaient sur des terres exceptionnelles... Elle savait défendre sa cause ! Elle aurait même pu être avocate !
[...Où est-ce que j'ai bien pu mettre mon mouchoir…toujours le même bordel dans ce sac…]
… Enfin, que voulez-vous… Mais je vois que je vous ennuie avec mes histoires de vieille femme.
- Oh non, pas du tout !
- Non ? Vous êtes gentille, mademoiselle… Vous êtes bien gentille…
“Oui, Lucien, j'arrive !".
[Merde, ce coup-ci elle va partir ma mémé, je voudrais bien qu'elle reste, j'voudrais bien encore des histoires…]
… Je dois partir maintenant, mon mari va s'impatienter. J'ai été ravie de faire votre connaissance. Peut-être nous reverrons-nous une autre fois, qui sait ? Je m'appelle Thérèse. Et vous ?
Un frisson de glace me réveilla brusquement ; je sentis mon dos raidi contre la paroi du puits. Je relevai mon col. La nuit avait recouvert la petite place déserte, quelques feuilles mortes se laissaient glisser sur les vieux pavés, un parfum familier flottait dans l'air. Un brouillard humide envahît mon regard.
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Corinne.com
publié le 10 août 06