La chambre, de Françoise Chandernagor (qui pour l'instant n'existe pas encore....dans cette bibliothèque?)
Je suis entrée dans la librairie pour acheter, vite, un roman. Un livre facile, que je pourrais dévorer en 2-3 heures, le temps nécessaire, à attendre, chez le coiffeur. Ma main vaque, au hasard, sur les étagères. Les Folio. Quitte à partir pour l’inconnu, soyons assurée qu’au moins l’édition nous plaira. Un Folio, un livre gansé de blanc, dont j’aime respirer les pages. Et puis, un titre. La chambre. Sobre. Universel. Plantant le décor. Et l’illustration, qui ne renseigne sur rien, qui opacifie le mystère, alors que le dessin est fenêtre. La 4è de couverture ? On parle d’un enfant enfermé. Un enfant seul. Dans une chambre. On décrit la chambre. On est, déjà, dans la tête de l’enfant. On est dans le cognitif, le ressenti, qui suit l’étude des lieux. On est dans l’universel.
Un livre passe-temps, tout d’abord, donc. Françoise Chandernagor ? Petite moue de grande connaisseuse d’œuvres et d’écrivains. Connais pas. Bon. On laisse sa chance à l’écrivaillonne (ô honte de moi, honte sur moi au moment où j’écris ces quelques lignes ! Pardon ! Pardon ! mais de ce pavé dans ma mare, je rends les ricochets ! On se protège comme on peut !)
Donc, auteur inconnue pour moi et donc non reconnue. A priori. On prend. A-t-on le choix, d’ailleurs ? De l’autre côté de la rue, la coiffeuse nous attend de pied ferme. En battant la semelle, néanmoins, parce que « normalement, on n’a pas le droit de laisser partir les clients et de les attendre ». Normalement. Délices d’avoir outrepassé la loi. Mais bon, ne pas exagérer l’indulgence de ma future geôlière. Se hâter. Payer, avec dans le cœur, la petite voix qui dit qu’on n’a jamais la main heureuse quand on prend un livre au hasard. Un livre, c’est une rencontre…on en entend parler, on salive, on s’y prépare. Normalement, on y va toujours le cœur battant d’être déçue, avec un énorme espoir dans la gorge. Que ce livre soit le bon, celui qu’on attendait depuis des lustres…La chambre. Je ne l’attendais pas, je ne l’espérais pas. Et il m’explose à la tronche, pendant que la coiffeuse me fait passer de sales quarts d’heures.
Le livre. Refermé, chez le coiffeur. Impossible à continuer. C’est un livre qu’on ne dévore pas. C’est un livre qui nous dévore.
J’en ressors asphyxiée, « énervée », dans le premier sens du terme : sans nerfs, vide : tout fait eau en moi. L’eau, des litres versés sur cet enfant. La magie de ce roman, c’est qu’à chaque page, à chaque ligne, on aimerait entrer dans l’histoire, l’Histoire ?, le prendre par la main, l’emmener de force avec nous, le faire encore vivre, le couvrir de câlins, de baisers, replacer sur son front les mèches qui pendent, le laver, l’épouiller, le vêtir, s’attendrir sur la petite marque de morsure du lapin, le border, le cajoler, le ca-jo-ler.
Mais le machine de l’Organisation, des Lois des hommes, du règlement est déjà en branle, et on sait qu’elle piétinera l’enfant, qu’elle l’écrasera dans ses rouages. Au commencement, il n’y avait même pas la cruauté. Quelque chose qui puisse, un peu, nous soulager du poids de notre culpabilité. La cruauté, au moins, parcellise la masse, en isolant le cruel comme les psychopathes. Mais l’indifférence, la peur de dévier du règlement, l’aveuglement volontaire dont lequel nous nous réfugions grâce à la parcellisation des vues, des tâches…. Tout cela est bien universel. « Qui peut dire comment se passent les choses ? Chacun de nous n’en voit qu’une partie ». Sauf que cette phrase, dont j’aimais la consonance tragique, « on n’y est pour rien, c’est ainsi que va le monde, c’est fatal », sauf que cette phrase, à cause du livre, je ne l’aime plus. Je la déteste. Et à chaque prévenu se présentant devant l’auteur, on reconnaît les justifications que l’on donnerait, nous, à sa place. Parce que l’on se reconnaît, forcément, dans chaque maillon de cette chaîne qui a étranglé l’enfant. On ne peut se soustraire à ce jugement.
St Exupéry nous avait prévenu, pourtant : à chaque enfant pris dans l’engrenage de la Grande Machine, la société le pervertit. Il dit qu’il faut l’isoler, comme on isole les plus belles roses, l’espèce miraculeuse. Mais l’enfant n’est jamais isolé, mis à l’abri du vulgaire, et des cris. Il est pris par la machine à emboutir.
Ici, ce qui fait hurler, c’est qu’il est isolé, justement, l’enfant, et que c’est dans cet isolement que la machine l’atteindra d’autant mieux. Coincé comme un rat, dans son isolement, par la machine qui emboutit.
A chaque enfant martyre, c’est Mozart qu’on assassine.
J’ai adoré.
Tout.
Le style, aussi, efficace, et poétique. Essentiel.
La construction du livre, aussi, où la géographie faite de couloirs, de boyaux, de portes closes préfigure la mort par occlusion intestine de l’enfant. C’est un roman viscéral, voilà. Et nous, on en ressort asphyxié, les entrailles remplies de pus. Comme un oiseau dont on aurait cousu le cul. Comme un oiseau qui meurt cousu, dans sa cage.
Chapeau bas.
Je suis entrée dans la librairie pour acheter, vite, un roman. Un livre facile, que je pourrais dévorer en 2-3 heures, le temps nécessaire, à attendre, chez le coiffeur. Ma main vaque, au hasard, sur les étagères. Les Folio. Quitte à partir pour l’inconnu, soyons assurée qu’au moins l’édition nous plaira. Un Folio, un livre gansé de blanc, dont j’aime respirer les pages. Et puis, un titre. La chambre. Sobre. Universel. Plantant le décor. Et l’illustration, qui ne renseigne sur rien, qui opacifie le mystère, alors que le dessin est fenêtre. La 4è de couverture ? On parle d’un enfant enfermé. Un enfant seul. Dans une chambre. On décrit la chambre. On est, déjà, dans la tête de l’enfant. On est dans le cognitif, le ressenti, qui suit l’étude des lieux. On est dans l’universel.
Un livre passe-temps, tout d’abord, donc. Françoise Chandernagor ? Petite moue de grande connaisseuse d’œuvres et d’écrivains. Connais pas. Bon. On laisse sa chance à l’écrivaillonne (ô honte de moi, honte sur moi au moment où j’écris ces quelques lignes ! Pardon ! Pardon ! mais de ce pavé dans ma mare, je rends les ricochets ! On se protège comme on peut !)
Donc, auteur inconnue pour moi et donc non reconnue. A priori. On prend. A-t-on le choix, d’ailleurs ? De l’autre côté de la rue, la coiffeuse nous attend de pied ferme. En battant la semelle, néanmoins, parce que « normalement, on n’a pas le droit de laisser partir les clients et de les attendre ». Normalement. Délices d’avoir outrepassé la loi. Mais bon, ne pas exagérer l’indulgence de ma future geôlière. Se hâter. Payer, avec dans le cœur, la petite voix qui dit qu’on n’a jamais la main heureuse quand on prend un livre au hasard. Un livre, c’est une rencontre…on en entend parler, on salive, on s’y prépare. Normalement, on y va toujours le cœur battant d’être déçue, avec un énorme espoir dans la gorge. Que ce livre soit le bon, celui qu’on attendait depuis des lustres…La chambre. Je ne l’attendais pas, je ne l’espérais pas. Et il m’explose à la tronche, pendant que la coiffeuse me fait passer de sales quarts d’heures.
Le livre. Refermé, chez le coiffeur. Impossible à continuer. C’est un livre qu’on ne dévore pas. C’est un livre qui nous dévore.
J’en ressors asphyxiée, « énervée », dans le premier sens du terme : sans nerfs, vide : tout fait eau en moi. L’eau, des litres versés sur cet enfant. La magie de ce roman, c’est qu’à chaque page, à chaque ligne, on aimerait entrer dans l’histoire, l’Histoire ?, le prendre par la main, l’emmener de force avec nous, le faire encore vivre, le couvrir de câlins, de baisers, replacer sur son front les mèches qui pendent, le laver, l’épouiller, le vêtir, s’attendrir sur la petite marque de morsure du lapin, le border, le cajoler, le ca-jo-ler.
Mais le machine de l’Organisation, des Lois des hommes, du règlement est déjà en branle, et on sait qu’elle piétinera l’enfant, qu’elle l’écrasera dans ses rouages. Au commencement, il n’y avait même pas la cruauté. Quelque chose qui puisse, un peu, nous soulager du poids de notre culpabilité. La cruauté, au moins, parcellise la masse, en isolant le cruel comme les psychopathes. Mais l’indifférence, la peur de dévier du règlement, l’aveuglement volontaire dont lequel nous nous réfugions grâce à la parcellisation des vues, des tâches…. Tout cela est bien universel. « Qui peut dire comment se passent les choses ? Chacun de nous n’en voit qu’une partie ». Sauf que cette phrase, dont j’aimais la consonance tragique, « on n’y est pour rien, c’est ainsi que va le monde, c’est fatal », sauf que cette phrase, à cause du livre, je ne l’aime plus. Je la déteste. Et à chaque prévenu se présentant devant l’auteur, on reconnaît les justifications que l’on donnerait, nous, à sa place. Parce que l’on se reconnaît, forcément, dans chaque maillon de cette chaîne qui a étranglé l’enfant. On ne peut se soustraire à ce jugement.
St Exupéry nous avait prévenu, pourtant : à chaque enfant pris dans l’engrenage de la Grande Machine, la société le pervertit. Il dit qu’il faut l’isoler, comme on isole les plus belles roses, l’espèce miraculeuse. Mais l’enfant n’est jamais isolé, mis à l’abri du vulgaire, et des cris. Il est pris par la machine à emboutir.
Ici, ce qui fait hurler, c’est qu’il est isolé, justement, l’enfant, et que c’est dans cet isolement que la machine l’atteindra d’autant mieux. Coincé comme un rat, dans son isolement, par la machine qui emboutit.
A chaque enfant martyre, c’est Mozart qu’on assassine.
J’ai adoré.
Tout.
Le style, aussi, efficace, et poétique. Essentiel.
La construction du livre, aussi, où la géographie faite de couloirs, de boyaux, de portes closes préfigure la mort par occlusion intestine de l’enfant. C’est un roman viscéral, voilà. Et nous, on en ressort asphyxié, les entrailles remplies de pus. Comme un oiseau dont on aurait cousu le cul. Comme un oiseau qui meurt cousu, dans sa cage.
Chapeau bas.
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Voici les 10 dernières réactions à ce commentaire
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Ce comm' aussi.
Chapeau bas !
Chapeau bas !
Douve, merci pour le lien!
Filanzane, tu as raison: la preuve! En fait, avant de prendre un livre (dont j'ai entendu parler ou non), je regarde 3 choses: l'incepit, la dernire phrase, et la 4é de couv. J'aime que la 1ère et la dernière phrase se correspondant, en quelque sorte, car je vois le livre comme un infini, une boucle, qui sans cesse reproduit le rêve.
Filanzane, tu as raison: la preuve! En fait, avant de prendre un livre (dont j'ai entendu parler ou non), je regarde 3 choses: l'incepit, la dernire phrase, et la 4é de couv. J'aime que la 1ère et la dernière phrase se correspondant, en quelque sorte, car je vois le livre comme un infini, une boucle, qui sans cesse reproduit le rêve.
Moi j'aime choisir des livres au hasard, ça peut être l'occasion de belles rencontres (et de déceptions). Oui, juste se laisser porter par un titre, un mot, une image évoquée...
opéraion réussie!
pour moi la fatalité c'est se retirer de soi.


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marie1755
publié le 20 février 08