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La jeune blonde à l’anneau
 La jeune blonde à l’anneau
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catégorie : tranche de vie
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Attrapant dans l’avenue nocturne un bus à la volée (j’aurais pu dire ‘à la bolée’), je m’aperçus qu’il était déjà quasi-rempli (le bus, pas le bol). Il avait pourtant à peine quitté son terminus.

Heureusement, au fond du véhicule lent, une petite place m’était réservée, dans laquelle je me glissa comme une petite souris.

Eh oui, moi matou, j’étais devenu une petite souris. Une vraie souris.

Comme on voudrait l’être à de nombreuses occasions. Dans le jury de son examen. À l’Élysée entre la chambre de Carla Bruni et celle de Nicolas Sarkozy (non non, pas de scoop, je ne sais pas s’ils font chambres à part, mais tant qu’à faire, je préfère me glisser entre les deux). Ou encore au comité directeur du Parti socialiste qui prépare son prochain congrès de Rennes à Reims (les erreurs typographiques sont fréquentes dans ce parti) etc.

Là, rien de tout cela, juste entrer dans la vie des autres.

À ma droite, par exemple, il y avait un monsieur assez âgé style ancien combattant, la tête usée, à peine chevelue, mais volontaire. Il revenait avec un autre d’un concert. Son programme à la main. À la main droite. Car le monsieur, il n’avait plus de bras gauche. Une prothèse de main et sans doute de bras lui remplaçait ce qui lui servait d’outil dont le caractère merveilleux est l’objet de si peu de conscience et de si peu de reconnaissance par ses propriétaires désabusés (donc, je dis : merci, mes bras !). La main était vert foncé et il ne se la cachait pas. L’os en alu maigre était recouvert d’une chemise avec de vrais boutons de manchette (c’est à cela et à l’état des chaussures qu’on reconnaît les hommes de classe), et une veste bleu marine.

Mais là n’était pas attirée mon attention, car un large couloir me séparait du demi-manchot mélomane.

Alors que dans mon petit carré, j’étais en plein dans la réalité humaine.

Je vous pose donc les personnages. Un couple.

Enfin, pas vraiment. Disons, un garçon et une fille.

Le garçon était à ma gauche et la fille en face de lui. Pour des raisons tactiques, je me suis ensuite déplacé au départ de la fille et je me suis retrouvé en face de lui, afin de l’observer tout aussi bien.

Je dis garçon et fille, car ils me paraissaient bien jeunots, des gamins, des gosses, mais c’est sans doute le privilège de l’âge de dire cela. En fait, ils devaient avoir dans les vingt ou vingt et un ans, puisque dans ma compréhension, ils devaient être tous les deux en licence de droit, style Assas.

Le jeune homme avait l’apparence sympathique, pas très agité, et portait un beau pantalon brun avec des rayures partout. Le haut était plus décontracté avec un tee-shirt noir et un haut de survêtement gris clair ouvert.

La jeune fille était beaucoup plus excitée. Son corps, sa verbe, ses mimiques, tout montraient que, des deux, c’était elle la cheftaine. Toute fine, joli minois, nez à la Cléopâtre, cheveux très blonds (trop blonds ?) mi-courts mais plus proches du court que du long, elle portait des lunettes au cadre épais mais étroit, comme la mode en fait maintenant, avec deux tiges par montant dessinant un triangle très aigu jusqu’aux oreilles. Personnellement, je trouve ce type de lunettes moches, mais elle semblait les porter fiévreusement. À côté de cela, une veste beige clair et un jeans bleu on ne peut plus classique.

Une de ses jambes se tenait entre les deux longues jambes du garçon. Visiblement, la jeune fille était une extravertie et aimait la chaleur humaine. Mais à peine sortie de l’adolescence.

Juste un détail qui me narguait : elle n’arborait aucun bijou, aucune boucle d’oreille ni collier ou bracelet… sauf une bague en or, assez épaisse, mais pas trop, pas comme la jeune dame de la crêperie dont j’ai narré les aventures tantôt, à l’annulaire gauche. Cette jeune femme serait-elle déjà mariée alors qu’elle ne semblait qu’un étudiante insouciante ?

Rapide coup d’œil sur ma gauche. Le jeune homme avait les doigts totalement nus. Le retour de l’alliance n’était pas chez lui.

Malgré le brouhaha des transports publics, je pus entendre quelques bribes de conversation. Le garçon évoquait la lecture de 21 pages pour une demi-journée ou de 35 pages pour une journée. Visiblement pas mathématiciens, ces étudiants paraissaient se trouver en pleines révisions d’examen en droit. Pour eux, la lecture de livres studieux semblaient harassante, plus une corvée qu’un plaisir. « J’ai lu tout le bouquin, mais j’ai rien retenu, pffff. »

Ils longeaient une diagonale parisienne depuis un bon moment. La jeune fille devait prendre une correspondance. Le jeune homme l’aurait bien accompagnée, mais ce bus était décidément le meilleur pour sa destination.

Passant à la Concorde, la nuit tombant, un cri hirsute de l’étudiante me permit de profiter d’un spectacle rare dont je raffole beaucoup : le lever de la lune sur la belle place, entre les Tuileries et l’Assemblée Nationale. Grosse d’un orange foncé et prometteur, prête à bondir sur sa rampe de lancement vers la rive gauche.

J’eus droit à une longue série de moues, mimiques et grimaces de la demoiselle, enfin, non, de la jeune mariée qui cherchait désespérément à se guider dans l’itinéraire du bus, mais la carte était évidemment placée derrière elle.

J’entendais encore quelques bribes qui laissaient entendre qu’ils avaient traversés toute la ville et que ce n’était pas commun. Un rendez-vous pris pour le lendemain à dix heures (si seulement j’avais le lieu !), la jeune fille expliquant que cela permettait au jeune homme de ne se lever qu’à neuf heures, que ce n’était pas trop tôt (ah la jeunesse ! moi, je me levais avant sept heures quand j’étudiais…).

J’avais l’impression qu’il s’agirait d’une réunion de secte, ce lendemain matin, ou d’organisation syndicale ou politique. Mais avec les deux nuits qui me séparent désormais des faits, je subodore qu’il s’agissait simplement de révisions chez l’habitant, chacun invitant les autres camarades à venir réviser collectivement (personnellement, j’aurais eu du mal à réviser en groupe, vu qu’un examen, c’est un exercice solitaire et individuel).

J’étais définitivement fixé sur son état-civil lorsqu’elle, la jeunotte de jeunotte, plume légère à peine sortie de la puberté, eut l’audace d’évoquer son mari et de faire la conseilleuse matrimoniale au jeune homme en lui disant un truc du genre : « tu verras quand tu seras marié etc. ».

Le jeune homme était fort sympathique puisque, sans mot dire, il se redressa le dos pour me permettre de bénéficier d’un arrêt salutaire bien que sporadique de notre wagon à roues pour photographier cet astre si digne des grands poètes.

Ce fut donc lui qui s’invita à l’exercice dictée par sa camarade de jeu, à savoir appuyer sur le bouton rouge ‘arrêt demandé’ placé juste au-dessus de ma chevelure.

La jeune princesse ordonna donc à quatre reprises l’appuyage de ce bouton, se trompant à chaque fois de salaison. Oui, dans ce contexte, ‘salaison’ ne signifie vraiment rien et sa présence y est inopportune. Cependant, j’ai trouvé que cela faisait joli et donc, je le garde.

En fin d’argument, la pauvre soubrette, devant se dégourdir les jambes et se hissant jusqu’à la porte de sortie de bus, quitta sans larme le jeune homme et sauta à l’arrêt Alma, là même où, il y a presque onze ans déjà, la cervelle d’une autre princesse percuta un pilier de pont.

Le calme s’instaura dans mon carré de bus. Comme je l’ai évoqué, je virevoltai pour prendre la place de la jeunesse envolée et pus scruter à loisir le jeune homme très occupé à donner des consignes à son téléphone mobile : « tu m’envoies un texto, hein, bisou ». Un ‘bisou’ dit tellement vite que j’hésitais entre sa petite copine, sa maman, ou une autre camarade de jeu.

Je pus également observer discrètement le demi-manchot mélomane que je devais quitter peu de temps après, ne voulant pas abuser de ma présence les autres passagers.

Une fois sur terre, l’envie de téléphoner aux Renseignements généraux pour préciser que le chat Guinness avait six ans et que la tong était portée à même le cou disparaissait dans un recoin de ma mémoire pour m’esbaudir en souvenir de ces délicieuses carpes myopes d’un bassin des Tuileries qui confondaient morceau de pain et mégot de blondes.

Contournant les carpes, un pigeon solitaire s’était mis dans la tête qu’il fallait faire le tour du bassin devant tous ces flâneurs, sur le bord le plus étroit pendant qu’un jeune canard, fier comme une star à Cannes, ou comme devant sa cane, s’épluchait les plumes avec sa glande uropygienne.

Mais ça, c’est une autre histoire…



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Voici les 10 dernières réactions à ce commentaire
 Date
Titre (cliquez pour lire)
Rédacteur
 24/05/08 à 21h30
de Flaubert et de l'horloge dans "Un coeur simple" et par ricochet à la littérature japonaise: quand on raconte, le plus difficile est de créer cet "effet de réel" qui fait , non pas le récit, mais son ancrage, enfin sa "vérité": l'idée que la scène se déroule vraiment. Et cet effet ne peut être obtenu que par la dissémination de détails qui semblent anodins et qui donnent pourtant une épaisseur de réel au récit. C'est par l'attachement sourcilleux à ces petits détails que l'on parvient à écrire. Moi je n'y arrive pas. Je crois que je ne sais pas donner de l'importance à l'anodin. C'est une leçon pour moi. Merci.
C'est important...!

*****
 22/05/08 à 07h33
c'est une belle leçon de voyeurisme c'est-à-dire de cette qualité essentielle pour tramer une enquête.
 22/05/08 à 01h27
olafgrossebaf
y en a marre des chats qui feulent à cette heure de la nuit... sous mes fenêtres...
Vont s'étriper, on dirait !
Fais quelque chose !
Rappelle tes congénères... transmute-les en Olaf !
C'est moin bruyant un Olaf....
et puis... ça consomme pas tellement..
ça marche à la Guinness...
pas au gaz oil !
... t'es gonflé !
Après ce que tu m'as fait subir...
Donnerai plus jamais mon corps à la science !

après le métro, le bus, le vélib ptêt ?

Grenadine trop blonde ;-P
 21/05/08 à 21h17
l'idée de porter des lunettes fiévreusement
et je trouve ça fameux de décrire les habits
j'imagine assez que c'est le genre de scène que pourrait décrire un héros d'Eustache
 21/05/08 à 20h53
olafgrossebaf
... victime de tes prpres expériences?
Ah! Ah! Je sui vengé, moi le Viking victime des savants fous !
Le quotidien est parfois propice à exciter notre imaginaire .Heu...la glande machin du canard,par contre,elle n'excite rien du tout chez moi...C'est normal?