Chapitre I
Il pleut, il pleut sans cesse ...... Plic ploc plic ploc font les gouttes qui ricochent sur le toit des pagodes. Juan doit aller à l'embarcadère, l'arrivée du bateau est imminente.
Au milieu d'une rue qui fourmille d'activités diverses, plus ou moins légales, il hèle un pousse-pousse, y grimpe vivement et s'installe sous la précaire bâche de toile, humant au passage de suaves et âcres odeurs s'échappant de multiples échoppes. Il rajuste son panama, après s'en être ventilé quelques instants, et tâtonne dans une de ses poches pour vérifier que la lettre est bien là. Cette lettre est si froissée qu'elle avait du être lu plus d'une fois. Le pouvoir des mots. Songeur, il se rend compte qu'il arrive au port, et demande à s'arrêter à la capitainerie.
- je vais tout de même aller saluer Jean-Marc, cela doit bien faire plusieurs mois que je ne l'ai pas vu.
Il le voit tout d'abord à travers les vitres transparentes de son bureau. Une belle prestance dans son uniforme de la marine coloniale, la quarantaine altière, des yeux bleus, mais d'une teinte très douce presque moelleuse. La rumeur dit que ce regard aurait envoûté quelques belles des environs, bien que sa réputation soit plutôt celle d'un homme aimant la solitude. Mais quand il aperçoit son ami, un large sourire éclaire son visage et il va ouvrir la porte à Juan.
La capitainerie sous les pluies diluviennes de ces derniers jours, ressemble à un navire pris dans la tempête.
Chapitre II
- Entre mon ami, et moi qui pensais que la mousson t'avait emporté !
- je crois bien que c'est la pire saison, depuis que je suis ici, à travailler dans les bureaux de la Compagnie.
- les affaires vont si mal, je te sers une fine Napoléon ?
- non merci, je ne peux pas rester et je n'ai pas envie de boire, là tout de suite ...
- le Poséidon ? Celui qui arrive de France avec des passagers et du fret ?
- oui.
- l'accostage est prévu à 9H30 précise. Je sais qu'il y aussi des hommes d'affaire, dont certains sont des troisièmes couteaux, mais pas tous.
- merci Capitaine Jean-Marc Gireaud, toujours sur le front à ce que je vois, on essaie de se voir un soir prochain au Sally's Bar, comme au bon vieux temps ....
- file gredin, on dirait que la pluie fait enfin une trêve.
Les deux hommes se serrent la main. Jean-Marc pose son autre main, sur l'avant-bras du jeune homme, et le lui tapote fraternellement. Le ciel est encore noir, mais les nuages sombres s'ourlent d'argent, sentant l'appel du large, et se transforment en chevaux blancs sur fond bleuissant, comme une fresque du Quadrocento, sous le pinceau d'un restaurateur.
Juan se dirige vers le débarcadère où une foule déjà dense s'agite en tout sens. Seuls les visages semblent figés dans une seule direction, celle de la baie, où se profile le Poséidon.
L'étrave du navire pourfend l'onde couleur de jade. Tout semble si tranquille sur les différents ponts. Les enfants sont appuyés sur le bastingage, les adultes occupés à boucler leurs derniers effets dans les malles-cabines de cuir. D'autres encore, boivent un dernier verre au bar.
Mais on pourrait lire comme un soulagement dans leurs attitudes ; débarquer enfin, après deux mois de traversée. Des cumulo-stratus passent au-dessus des mâts, mais sans vouloir arrêter leurs courses vers un ailleurs ultramarin.
Clara regarde ce ciel et se dit qu'elle aimerait être un de ces nuages.
Pourquoi je suis venue, j'ai écrit cette lettre, alors que l'on ne peut pas tout écrire.
Le Poséidon tiré par un chétif remorqueur, fait une entrée solennelle dans le port, au son de la corne de brume. Les drapeaux claquent dans le vent. Une clameur monte progressivement du quai bondé. Pendant que l'équipage s'active aux manœuvres, des marins installent une passerelle . Parmi la foule, des mains se lèvent, des cris se font entendre, la fébrilité devient presque palpable.
Les passagers entament leur descente en s'accrochant au cordage, tandis que leurs yeux s'affolent en tentant d'apercevoir, qui un être cher, un ami, un frère. VICTOR VICTOR, hurle une voix de femme. Un petit garçon avec un blazer bleu marine à gros boutons dorés, plisse les yeux et se met à courir vers la femme, qui a les cheveux aussi noirs que lui et qui s'agenouille, avant d'ouvrir largement ses bras.
Juan qui a vu la scène, sent sa gorge se serrer. C'est un homme sensible, mais qui n'aime pas montrer cet aspect de lui. Il sort un mouchoir de sa veste, afin de s'éponger le front. En levant les yeux, pour remettre son chapeau, il aperçoit une silhouette hésitante, pas très à l'aise sur ce ponton quelque peu bringuebalant.
Il se rapproche avec un sourire amusé, pour accueillir Clara, lui tendre une main éventuellement providentielle. En voyant l'air taquin de Juan, Clara se met à rire de sa propre gaucherie, et sans tarder s'agrippe à son bras.
A l'instant où ils se trouvent l'un en face de l'autre et avant que Juan n'ait le temps de dire un mot, Clara lui dit :
- Juan, je suis si heureuse de vous voir, mais si je suis venue, c'est pour vous dire que je suis .... vraiment désolée ....
- vous êtes fatiguée Clara. Moi aussi je suis très heureux que vous soyez venue. Nous parlerons plus tard. Je vous ai réservé une chambre à l'Hôtel des Voyageurs.
Juan l'emmène vers la gare routière afin de trouver un taxi qui les ramènera en ville. Derrière les vitres encore ruisselantes de la capitainerie, Jean-Marc se ressert une fine Napoléon.
Chapitre III
La grande berline noire les dépose devant l'hôtel des voyageurs. Un eurasien en livrée bleu pétrole, s'occupe des bagages et de la malle-cabine, tandis qu'ils se dirigent vers l'entrée, passent sous la marquise et se dirigent vers le hall qui abrite la réception.
- une chambre est réservée au nom de Mademoiselle. Reynaud Clara Reynaud.
- oui monsieur répond l'homme aux clefs d'or, chambre 212, tout en décochant à Clara un regard transparent. Nous vous souhaitons un agréable séjour dans notre hôtel. Quelle qu'en soit la durée, soyez-en assurée Mademoiselle Reynaud.
- nous vous préviendrons dès que nous le pourrons. Je vous enverrais un télégramme, car nous ne restons pas en ville. Puis il se tourne vers Clara.
- Voulez-vous boire une tasse de thé au salon avant que je vous accompagne à la chambre ?
- volontiers, mais ce sera un thé glacé. J'avais oublié cette moiteur ... allons-y.
Les pales du ventilateur font claquer les rideaux de tulle blanc, comme les voiles d'un bateau, donnant à l'atmosphère un souffle de légèreté. Les lustres vénitiens sous les hauts plafonds laissent choir des cascades de lumière, offrant une nuée de reflets aux tentures de soie. Clara s'assied sur un sofa tandis que Juan choisit un fauteuil en moleskine capitonné, mais pas en face d'elle, à côté. Son regard brun la fixe intensément.
- Je suis aux anges ... vous êtes encore plus belle qu'il y a cinq ans.
- Juan je vous en prie, ce sont les circonstances qui nous réunissent, pas autre chose. Moi aussi, je suis très émue de vous revoir.
- demain matin un employé de la Compagnie viendra nous chercher de bonne heure, vous verrez, la plantation n'a pas changé. Ici le temps qui passe n'a aucune prise, ni sur les gens, ni sur la nature ...
Un boy tout de blanc amidonné apparaît dans l'embrasure stuqué du grand salon ; avec des gestes lents et cérémonieux, il dispose sur la petite table chryséléphantine le service à thé. " Merci vous pouvez disposer" lui dit-il, tandis que Clara observe les traits fins et un peu étranges de Juan, se perdant dans les méandres de son visage de métis invisible.
Ils ne se parlent plus, comme s'ils redoutaient de dire le mot de trop. Ils se connaissent depuis l'enfance, mais la séparation fut longue. Durant ces années, ils se sont écrits, de très longues lettres. Un maelström de pensées contradictoires agite l'esprit de Clara " dois-je croire ce qu'il m'écrivait, n'est-ce pas la distance qui en était la responsable, comment peut-il négliger nos engagements respectifs". Elle frissonna.
J'ai envie de vous faire l'amour violement asséna Juan.
réactions : 23
lectures : 1209
votes : 12
Voici les 23 dernières réactions à ce commentaire
Date
Titre (cliquez pour lire)
Rédacteur

vais prendre tout mon tps pour te lire
surprenant que tu ais choisi cette phrase là ....j'aurais opté pour la timidité ou la réserve.
Leirum : moi aussi j'ai envie de savoir la suite ! Teasing, ils connaissent par chez toi ? merci pour les étoiles !
Quant au prince con-sort ......... son fake parle pour lui ;0)
Leirum : moi aussi j'ai envie de savoir la suite ! Teasing, ils connaissent par chez toi ? merci pour les étoiles !
Quant au prince con-sort ......... son fake parle pour lui ;0)
Emporté à l'autre bout du monde par la magie des mots, ambiance et romantisme, n'attends pas cinq ans avant de nous livrer la suite, la dernière phrase est trop vibrante.
Quant à celui qui n'aime pas, ben il n'a qu'à reprendre le bateau pour voguer vers d'autres com, on va pas le pleurer....
Quant à celui qui n'aime pas, ben il n'a qu'à reprendre le bateau pour voguer vers d'autres com, on va pas le pleurer....
Le sujet bientôt s'épuise. Son intérêt ne décline pas, mais ils ne trouvent plus aucun élément nouveau pour l'alimenter. Les phrases deviennent plus courtes et se contentent de répéter, pour la plupart, des fragments de celles prononcées au cours de ces deux derniers jours, ou antérieurement encore.
Après d'ultimes monosyllabes, séparés par des noirs de plus en plus longs et finissant par n'être plus intelligibles, ils se laissent gagner tout à fait par la nuit.
... et vos goûts culturels itou. 

je t'embauche comme illustratrice sonore ! J'aime beaucoup l'atmosphère un peu surannée du clip des Stranglers, jolie chanson 
Brian, voilà pourquoi j'apprécie tant les villes portuaires, ce condensé d'âmes en errance
Magic : 5 ans et seulement une photo.
Bizou à mes bleus taquins ...
La suite est prévue, méfiez-vous ce pourrait devenir une saga voyageuse ....
Brian, voilà pourquoi j'apprécie tant les villes portuaires, ce condensé d'âmes en errance
Magic : 5 ans et seulement une photo.
Bizou à mes bleus taquins ...
La suite est prévue, méfiez-vous ce pourrait devenir une saga voyageuse ....
http://fr.youtube.com/watch?v=oIHBUGvAUMo (pour les images, qui me paraissent bien correspondre à celles qu'évoquent ton commentaire).
Tout y est : la pluie incessante qui "ricoche sur le toit des pagodes", le pousse-pousse, la fine Napoléon, l'amitié fraternelle et virile où l'on n'évoque pas ses sentiments, "les nuages sombres" [qui] s'ourlent d'argent [...] et se transforment en chevaux blancs sur fond bleuissant" (somptueux), la corne de brume, le navire qui arrive au débarcadère, l'Hôtel des Voyageurs, "la grande berline noire", la livrée bleu pétrole, "les pales du ventilateur [qui] font claquer les rideaux de tulle blanc", les "pensées contradictoires" de Clara et le désir violent de Juan...
Il a lu la lettre plusieurs fois... "C'est un homme sensible, mais qui n'aime pas montrer cet aspect de lui."
Il a lu la lettre plusieurs fois... "C'est un homme sensible, mais qui n'aime pas montrer cet aspect de lui."

5 !
16/07/08 à 12h35
16/07/08 à 11h31
emporter?Embarquement immédiat...
y aura une suite dis ?
On retrouve ici l’humeur des ports, des quais, des grues qui ont le cou haut comme une girafe. Débarquer c’est peut-être un peu rétrécir. Quitter l’horizon pour converger vers un point minuscule. Une simple passerelle. Si, en plus, il fait chaud….
La vocation première des ports semblerait donc être amoureuse. Oui ? Oui, définitivement. Ça passe ou ça casse. Et quel est le port qui compte le plus ? Celui où l’on embarque ? Celui où l’on débarque ?
Merci, Grenadine, pour cette belle traversée. Je vais me la relire ce soir, à l’heure de la Fine Napoléon…
La vocation première des ports semblerait donc être amoureuse. Oui ? Oui, définitivement. Ça passe ou ça casse. Et quel est le port qui compte le plus ? Celui où l’on embarque ? Celui où l’on débarque ?
Merci, Grenadine, pour cette belle traversée. Je vais me la relire ce soir, à l’heure de la Fine Napoléon…



Je réagis à ce commentaire en
Je réagis à ce commentaire en 











grenadine75
publié le 16 juillet 08