J’avais quoi ? Quinze ou seize ans, un âge acnéique en tout cas, sauf que de l’acné j’en avais pas tant que ça. En bas de chez moi, il y avait les plages. J’y passais une grande partie de mes vacances. Jusqu’à un été où j’ai complètement arrêté d’y aller parce que je venais de tomber sur un bouquin, sans savoir encore que je le relirais quarante fois.
Vous allez dire, t’étais pas obligé d’arrêter la plage. Tu pouvais lire sur le sable. Sauf que non. Petit problème ophtalmique. J’ai les yeux qui coulent d’un rien. Je peux pas regarder un mur blanc en plein soleil, et même le papier – qui est blanc en général – ç’est encore trop lumineux. Les lunettes de soleil ? Je sais plus trop pourquoi j’en portais pas. Peut-être parce que je voulais pas avoir un trop grand attirail avec moi.
Mes bouquins, je les achetais environ une fois par mois à la maison de la presse. Y avait rien d’autre. La patronne était un dragon, vrai, tout le monde savait que c’était une femme méchante, une teigne, mais avec moi elle faisait pas trop de flammes. Je la terrassais, en quelque sorte. Elle ressemblait un peu à la Mrs Danvers de Rebecca, avec comme différence que de temps en temps elle se fendait d’un sourire commercial. Comme ce jour, dont je me rappelle très bien, où elle me tend le catalogue de la collection folio en disant : Une source d’inspiration pour vos prochaines lectures.
Le catalogue, qui avait un défaut d’agrafage, avait tendance à s’ouvrir tout seul. Toujours à la même page, la dix sept. Enfin, admettons que ce soit la 17. C’était peut-être une autre. Et, tout en haut à droite de la page dix-sept, en caractères gras, c’était toujours le même titre qui me sautait aux yeux. Truman Capote, Petit déjeuner chez Tiffany. Je crois que dans la collection, le livre portait le numéro 364. Je n’avais jamais entendu parler de l’auteur, dont le nom me semblait vaguement provocateur, et le titre lui me semblait fumeux, un peu agaçant, même, dans sa façon absurde de se présenter systématiquement à mes yeux, sans que je le sollicite. Je voyais vraiment pas de quoi ça pouvait parler. Un truc futile et bêtasse, sans doute.
Et puis un jour, précisément un lundi de Pâques, l’après-midi, je suis tombé sur un film à la télévision. Diamants sur canapé (Non, DD, je parle pas de toi.) Un petit enchantement. Oh la musique de Mancini. Oh Moon River. Oh la délicatesse d’Audrey Hepburn Givenchysée à six heures du matin sur la Cinquième Avenue. Oh la mélancolique musicalité du tout petit harmonica, si discret au dessus hauts, hauts immeubles. Puis la scène avec le taxi, le chat, les larmes sous la pluie. The End. Et, dans les dernières lignes du générique de fin : « d’après le roman le roman Petit Déjeuner chez Tiffany de Truman Capote ». Je sens qu’il va y avoir du retour à la case Dragonne.
Bon, aujourd’hui, le film, je le trouve bien édulcoré par rapport au livre. C’’est une comédie grand Public, alors forcément il y a quelques impasses. On ne voit pas Holly aller se repoudrer aux toilettes pour 50 dollars. Et, le temps d’une scène et histoire que ça fasse pas trop suspect, ils ont collé une sorte de vieille maîtresse à George Peppard – pouah !
Mais, le tout petit livre, lui, quelle classe. Quelle langue magique. Ca commence comme ça : « Je suis toujours ramené vers les endroits où j’ai vécu, les maisons et leur voisinage. » En français, c’est traduit par Germaine Beaumont, qui était une copine de Colette, et qui a su coller à la sophistication du texte. D’ailleurs, dans je ne sais quel volume, il y a le très court récit « La Rose Blanche », où Truman raconte sa courte rencontre avec la vieille dame déjà très fatiguée. C’est Cocteau qui a arrangé l’entrevue, mais le jeune auteur américain a les jambes qui tremble, parce Colette, outre-Atlantique, on la considère comme friande de jeunes garçons. Elle le reçoit dans son lit - bateau, et la Rose Blanche, c’est un des magnifiques sulfures qu’elle collectionne. Le plus beau, sans doute. Et elle le lui offre. Il refuse, par politesse, et parce qu’il connaît les prix qu’on atteint ces objets. Elle : « Mais si, acceptez. A quoi servirait donc de faire des cadeaux si on ne pouvait offrir des objets auxquels on tient vraiment ? »
« Cabaret » de Bob Fosse est tiré de Goodbye to Berlin, de Christoher Isherwood. Beaucoup moins bien traduit, mais aucune langue n’est parfaite – surtout le français, je veux dire. Goodbye to Berlin, un roman en cinq parties. Pour le Déjeuner, Truman a tout pompé dans celle qui s’appelle Sally Bowles. Au moins 17 points de convergence. Et je vais pas faire la liste, parce la littérature comparée, c’est pas mon truc. Mais ce n’est pas un plagiat. Juste un hommage. Une transposition. Liza Minelli est un peu plus sulfureuse, voilà tout. Mais à la fin du film, comme dans celle du livre, elle s’en va. Elle aussi. Comme l’a fait, dans la réalité, à Berlin, une jeune anglaise qui voulait devenir une grande actrice. Elle s’appelait Jean Ross. Une amie de Christopher Isherwood. Ils étaient colocataires au 17 Nollendorffstrasse, dans l’appartement de Madame Metha Thurau. Elle portait un manteau de fourrure mité et du vernis à ongles vert émeraude. Actrice, elle ne l’est jamais devenue. Elle a juste inspiré Holly et Sally. Liza et Audrey. Et si c’est pas déjà quelque chose en soi.
Pour conclure : là, j’ai une petite course à faire en Espagne. Je dois passer le détroit de Gibraltar demain puis revenir ici, à Tanger. Je ne sais vraiment pas lequel des deux livres emporter avec moi. Pendant la traversée, je sais que je pourrais lire sur le pont du bateau. Parce que maintenant, des lunettes de soleil, j’en porte.
NB : ceci aurait dû être un commentaire sur le livre, mais je l'ai placé dans la rubrique film, pour voir la tête que j'aurai, en photo juste à côté d'Audrey. Tout le monde peut comprendre ça.
Vous allez dire, t’étais pas obligé d’arrêter la plage. Tu pouvais lire sur le sable. Sauf que non. Petit problème ophtalmique. J’ai les yeux qui coulent d’un rien. Je peux pas regarder un mur blanc en plein soleil, et même le papier – qui est blanc en général – ç’est encore trop lumineux. Les lunettes de soleil ? Je sais plus trop pourquoi j’en portais pas. Peut-être parce que je voulais pas avoir un trop grand attirail avec moi.
Mes bouquins, je les achetais environ une fois par mois à la maison de la presse. Y avait rien d’autre. La patronne était un dragon, vrai, tout le monde savait que c’était une femme méchante, une teigne, mais avec moi elle faisait pas trop de flammes. Je la terrassais, en quelque sorte. Elle ressemblait un peu à la Mrs Danvers de Rebecca, avec comme différence que de temps en temps elle se fendait d’un sourire commercial. Comme ce jour, dont je me rappelle très bien, où elle me tend le catalogue de la collection folio en disant : Une source d’inspiration pour vos prochaines lectures.
Le catalogue, qui avait un défaut d’agrafage, avait tendance à s’ouvrir tout seul. Toujours à la même page, la dix sept. Enfin, admettons que ce soit la 17. C’était peut-être une autre. Et, tout en haut à droite de la page dix-sept, en caractères gras, c’était toujours le même titre qui me sautait aux yeux. Truman Capote, Petit déjeuner chez Tiffany. Je crois que dans la collection, le livre portait le numéro 364. Je n’avais jamais entendu parler de l’auteur, dont le nom me semblait vaguement provocateur, et le titre lui me semblait fumeux, un peu agaçant, même, dans sa façon absurde de se présenter systématiquement à mes yeux, sans que je le sollicite. Je voyais vraiment pas de quoi ça pouvait parler. Un truc futile et bêtasse, sans doute.
Et puis un jour, précisément un lundi de Pâques, l’après-midi, je suis tombé sur un film à la télévision. Diamants sur canapé (Non, DD, je parle pas de toi.) Un petit enchantement. Oh la musique de Mancini. Oh Moon River. Oh la délicatesse d’Audrey Hepburn Givenchysée à six heures du matin sur la Cinquième Avenue. Oh la mélancolique musicalité du tout petit harmonica, si discret au dessus hauts, hauts immeubles. Puis la scène avec le taxi, le chat, les larmes sous la pluie. The End. Et, dans les dernières lignes du générique de fin : « d’après le roman le roman Petit Déjeuner chez Tiffany de Truman Capote ». Je sens qu’il va y avoir du retour à la case Dragonne.
Bon, aujourd’hui, le film, je le trouve bien édulcoré par rapport au livre. C’’est une comédie grand Public, alors forcément il y a quelques impasses. On ne voit pas Holly aller se repoudrer aux toilettes pour 50 dollars. Et, le temps d’une scène et histoire que ça fasse pas trop suspect, ils ont collé une sorte de vieille maîtresse à George Peppard – pouah !
Mais, le tout petit livre, lui, quelle classe. Quelle langue magique. Ca commence comme ça : « Je suis toujours ramené vers les endroits où j’ai vécu, les maisons et leur voisinage. » En français, c’est traduit par Germaine Beaumont, qui était une copine de Colette, et qui a su coller à la sophistication du texte. D’ailleurs, dans je ne sais quel volume, il y a le très court récit « La Rose Blanche », où Truman raconte sa courte rencontre avec la vieille dame déjà très fatiguée. C’est Cocteau qui a arrangé l’entrevue, mais le jeune auteur américain a les jambes qui tremble, parce Colette, outre-Atlantique, on la considère comme friande de jeunes garçons. Elle le reçoit dans son lit - bateau, et la Rose Blanche, c’est un des magnifiques sulfures qu’elle collectionne. Le plus beau, sans doute. Et elle le lui offre. Il refuse, par politesse, et parce qu’il connaît les prix qu’on atteint ces objets. Elle : « Mais si, acceptez. A quoi servirait donc de faire des cadeaux si on ne pouvait offrir des objets auxquels on tient vraiment ? »
« Cabaret » de Bob Fosse est tiré de Goodbye to Berlin, de Christoher Isherwood. Beaucoup moins bien traduit, mais aucune langue n’est parfaite – surtout le français, je veux dire. Goodbye to Berlin, un roman en cinq parties. Pour le Déjeuner, Truman a tout pompé dans celle qui s’appelle Sally Bowles. Au moins 17 points de convergence. Et je vais pas faire la liste, parce la littérature comparée, c’est pas mon truc. Mais ce n’est pas un plagiat. Juste un hommage. Une transposition. Liza Minelli est un peu plus sulfureuse, voilà tout. Mais à la fin du film, comme dans celle du livre, elle s’en va. Elle aussi. Comme l’a fait, dans la réalité, à Berlin, une jeune anglaise qui voulait devenir une grande actrice. Elle s’appelait Jean Ross. Une amie de Christopher Isherwood. Ils étaient colocataires au 17 Nollendorffstrasse, dans l’appartement de Madame Metha Thurau. Elle portait un manteau de fourrure mité et du vernis à ongles vert émeraude. Actrice, elle ne l’est jamais devenue. Elle a juste inspiré Holly et Sally. Liza et Audrey. Et si c’est pas déjà quelque chose en soi.
Pour conclure : là, j’ai une petite course à faire en Espagne. Je dois passer le détroit de Gibraltar demain puis revenir ici, à Tanger. Je ne sais vraiment pas lequel des deux livres emporter avec moi. Pendant la traversée, je sais que je pourrais lire sur le pont du bateau. Parce que maintenant, des lunettes de soleil, j’en porte.
NB : ceci aurait dû être un commentaire sur le livre, mais je l'ai placé dans la rubrique film, pour voir la tête que j'aurai, en photo juste à côté d'Audrey. Tout le monde peut comprendre ça.
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Voici les 7 dernières réactions à ce commentaire
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Le Mékong, ça doit être un épisode de ta vie que je ne connais pas ; ou un livre sur lequel j'ai fait l'impasse. Duras ?
Plus sérieux, mon ange. Si tu passes un jour devant une bonne pafumerie, et si tu disposes de cinq minutes, aurais-tu la gentillesse d'aller au rayon hommes et dire que Brian se demande si le Cologne Spray de Lagerfeld se fait toujours.
Je n'en ai pas besoin, j'ai de l'Eau Sauvage Extrème à finir, et même si j'ai cassé un flacon presque entier de Gaultier, je peux tenir encore des mois. Mais je voudrais savoir, pour le Lagerfeld, car j'ai une vague crainte qu'il ne se fasse plus;
Ici, je ne trouverai pas. Merci 1000 000 de fois. A qui d'autre que toi pourrais-je demander ça. Et, plus largement, que serais-je sans toi ?
Plus sérieux, mon ange. Si tu passes un jour devant une bonne pafumerie, et si tu disposes de cinq minutes, aurais-tu la gentillesse d'aller au rayon hommes et dire que Brian se demande si le Cologne Spray de Lagerfeld se fait toujours.
Je n'en ai pas besoin, j'ai de l'Eau Sauvage Extrème à finir, et même si j'ai cassé un flacon presque entier de Gaultier, je peux tenir encore des mois. Mais je voudrais savoir, pour le Lagerfeld, car j'ai une vague crainte qu'il ne se fasse plus;
Ici, je ne trouverai pas. Merci 1000 000 de fois. A qui d'autre que toi pourrais-je demander ça. Et, plus largement, que serais-je sans toi ?
mais là que dire de plus, sinon que j'ai découvert le livre, puis le film.
Malgré Audrey et la légèrete du film, il n'a , pour moi rien à voir avec le livre.
J'aime aussi les autres nouvelles qu'on trouve dans le Folio.
Ce n'est pas à toi que je vais apprendre que le choix de Capote pour l'interpréter était sa copine Marilyn, dont il s'est aussi inspiré pour le personnage de Holly (la scène avec les marins), mais les studios ont jugé cela beaucoup trop, hum, too much.
A Hollywood, on édulcore toujours et encore .... même si je suis une inconditionnelle de cet âge d'or.
Malgré Audrey et la légèrete du film, il n'a , pour moi rien à voir avec le livre.
J'aime aussi les autres nouvelles qu'on trouve dans le Folio.
Ce n'est pas à toi que je vais apprendre que le choix de Capote pour l'interpréter était sa copine Marilyn, dont il s'est aussi inspiré pour le personnage de Holly (la scène avec les marins), mais les studios ont jugé cela beaucoup trop, hum, too much.
A Hollywood, on édulcore toujours et encore .... même si je suis une inconditionnelle de cet âge d'or.
Douces aussi pour vous. L'été est une période de disponibilité(s), faite pour s'adonner ou s'abandoner à une ou plusieurs choses qu'on a dans la tête. Glissez bien, flottez bien. Et merci beaucoup, J'ai rougi.
un nom qui m'inspire. Merci, Douve. Et, comme je suis détestable, je mets un lien vers mon blog : http://kranzler.over-blog.com/
as usual.



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brianRobert
publié le 4 juillet 08